La grève des personnels navigants commerciaux d’EasyJet France, annoncée pour les 15 et 16 août 2026, interroge sur sa conformité au droit du travail français. Si le droit de grève constitue une liberté fondamentale en France, son exercice obéit à des règles précises. Les 1 074 hôtesses et stewards, représentés par trois syndicats (Unac CFE-CGC, SNPNC-FO, UNPNC-CFDT), ont-ils respecté la procédure légale ? Quelles obligations pèsent sur la compagnie aérienne et sur les organisations syndicales ?
Le droit de grève en France : un droit constitutionnel encadré
Fondement légal et limites du droit de grève
Le droit de grève trouve son fondement dans le préambule de la Constitution de 1946, intégré à celle de 1958. L’article 7 du préambule proclame que « le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent ». La jurisprudence du Conseil constitutionnel reconnaît ce droit comme un principe à valeur constitutionnelle depuis 1979. Toutefois, cette liberté n’est pas absolue. Le législateur peut l’encadrer pour concilier l’exercice de ce droit avec la continuité du service public ou la protection d’autres intérêts légitimes. Dans le secteur privé, aucune autorisation préalable n’est requise, contrairement aux idées reçues. La grève doit néanmoins répondre à des revendications professionnelles et s’accompagner d’un arrêt complet du travail.
Application aux personnels navigants commerciaux de l’aviation civile
Les personnels navigants commerciaux (PNC) des compagnies aériennes privées, comme EasyJet France, relèvent du Code du travail. Ils bénéficient pleinement du droit de grève sans restriction particulière liée à un service minimum obligatoire. Contrairement aux contrôleurs aériens, soumis à la loi du 21 août 2007 sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports, les PNC des compagnies privées n’ont pas d’obligation légale de maintenir un service minimum. La mobilisation annoncée par les syndicats s’inscrit donc dans un cadre juridique classique, où seule la procédure de préavis fait l’objet d’une réglementation spécifique.
Procédure de préavis : la grève EasyJet respecte-t-elle les délais ?
Dépôt du préavis le 4 août pour une grève le 15-16 août : légalité de la temporalité
L’article L. 2512-2 du Code du travail impose un préavis de cinq jours francs dans les services publics de transports terrestres réguliers de voyageurs. Toutefois, cette disposition ne s’applique pas directement aux compagnies aériennes privées. En pratique, la jurisprudence admet qu’un préavis raisonnable doit être respecté pour permettre à l’employeur d’organiser la continuité du service et d’informer les usagers. Le préavis déposé le 4 août 2026, couvrant la période du 7 août au 2 septembre, respecte largement ce délai pour une action prévue les 15 et 16 août. Avec onze jours entre le dépôt et le début de la grève, la procédure apparaît conforme aux usages et à la jurisprudence. La Cour de cassation valide régulièrement des préavis de cinq jours, considérant ce délai suffisant pour garantir l’information des parties prenantes.
Obligation d’information des usagers et responsabilités légales
Si les syndicats ne portent aucune obligation légale directe d’information des passagers, la compagnie aérienne doit, elle, respecter le règlement européen (CE) n° 261/2004. Ce texte impose aux transporteurs d’informer les voyageurs en cas de perturbations et de leur proposer des solutions alternatives (remboursement, réacheminement). Les perturbations attendues dans les six bases françaises (Orly, Roissy-CDG, Lyon, Nice, Nantes, Bordeaux) engagent donc la responsabilité d’EasyJet vis-à-vis de ses clients. En revanche, la grève constituant un cas de « circonstances extraordinaires », la compagnie peut être exemptée de verser des indemnisations financières, à condition de démontrer qu’elle a pris toutes les mesures raisonnables pour limiter les désagréments.
Obligations légales des syndicats : cadre et limites
Service minimum et continuité de service : s’appliquent-ils à EasyJet ?
La loi du 21 août 2007 instaure un service minimum dans les transports publics terrestres, mais ne concerne pas le transport aérien privé. EasyJet, compagnie britannique à bas coûts opérant en France, n’est pas soumise à cette obligation. Les syndicats peuvent donc appeler à une grève totale sans devoir garantir un pourcentage minimal de vols. La seule limite réside dans le respect des revendications professionnelles. La jurisprudence exige que la grève vise à défendre des intérêts collectifs liés aux conditions de travail, aux salaires ou à l’organisation du temps de travail. Ici, l’instabilité chronique des plannings, invoquée par l’intersyndicale, constitue une revendication légitime au sens du droit du travail. Comme l’ont déclaré les syndicats dans leur communiqué du 12 août, « aucune proposition concrète et acceptable n’a été formulée par la compagnie pour répondre aux revendications portant sur la stabilisation des plannings et l’amélioration des conditions de travail des PNC ».
Obligations légales de l’employeur : négociation et bonne foi
Devoir de négocier de bonne foi : analyse de l’échec du 12 août
L’article L. 2242-1 du Code du travail impose à l’employeur d’engager des négociations annuelles obligatoires sur les salaires, le temps de travail et le partage de la valeur ajoutée. Au-delà, le principe de loyauté dans les relations sociales, reconnu par la jurisprudence, oblige l’employeur à négocier de bonne foi lorsqu’un conflit éclate. Les syndicats reprochent à EasyJet d’avoir présenté, lors de la réunion du 12 août 2026, de simples « intentions d’amélioration » sans mesures concrètes, déclarant qu’il lui serait « impossible d’agir dès maintenant ». Cette posture peut être analysée au regard de la jurisprudence sociale. La Cour de cassation sanctionne régulièrement les employeurs qui refusent de négocier ou qui adoptent une attitude dilatoire. Si les syndicats estiment que la direction n’a pas respecté son obligation de négocier sérieusement, ils pourraient saisir le tribunal judiciaire pour faire constater un manquement. Toutefois, la grève demeure l’outil privilégié pour contraindre l’employeur à avancer des propositions concrètes.
Recours juridiques possibles et jurisprudence applicable
EasyJet pourrait-elle contester la légalité de la grève devant les tribunaux ? En théorie, oui. La compagnie pourrait saisir le juge des référés pour faire cesser un mouvement jugé abusif ou illégal. Cependant, la jurisprudence se montre très protectrice du droit de grève. Le juge n’intervient que si la grève présente un caractère manifestement illicite (revendications étrangères au contrat de travail, grève politique, grève tournante dans certains secteurs). Ici, les revendications portent sur les plannings et les conditions de travail, ce qui entre pleinement dans le champ professionnel. La grève des 15 et 16 août 2026 apparaît donc difficilement contestable sur le plan juridique. Par ailleurs, les salariés grévistes bénéficient d’une protection légale contre le licenciement. L’article L. 2511-1 du Code du travail interdit toute sanction disciplinaire pour fait de grève, sauf faute lourde (violence, dégradation). La retenue sur salaire demeure la seule conséquence légale pour les grévistes, proportionnelle à la durée de l’arrêt de travail.








