Depuis quelques jours, la France fait le deuil des deux militaires qui ont perdu la vie en mission au Burkina Faso en sauvant des otages. Ici et là, on s’indigne de ces morts. Pourquoi les touristes s’étaient-ils aventurés dans cette zone, à la frontière du Bénin, où fourmillent les groupes armés et les djihadistes ? Méritaient-ils qu’Emmanuel Macron vienne les accueillir à l’aéroport ? Une chose est sûre : les récents événements ternissent l’image de cette région d’Afrique de l’Ouest, et notamment du Bénin. Le Bénin traverse une crise politique sans précédent qui a suivi les élections législatives du 28 avril dernier, où deux partis pro-gouvernement ont raflé la mise. Le Bénin peut-il encore être un allié de la France, pays des Droits de l’Homme ?

Les heurts qui ont suivi les élections du 28 avril dernier, entre des citoyens révoltés de n’avoir pu être représentés dans les urnes et les forces de l’ordre, ont déjà fait plusieurs morts et causé d’importants dégâts matériels. Ces affrontements ont également ramené le Bénin quelques décennies en arrière, alors que le pays bénéficiait jusqu’à présent d’un statut de « démocratie exemplaire » dans cette partie du continent. Le pluralisme et la représentation politique étaient jusqu’alors acquis. Comment expliquer le silence du chef de l’Etat béninois face à cette crise démocratique ? Accusé d’avoir orchestré cette gabegie électorale, Patrice Talon soulève une vague d’indignation. « C’est quand même incompréhensible qu’il n’y ait aucune communication officielle pour compatir à la douleur des familles éplorées, regrette Maryse Glélé Ahanhanzo, coordinatrice de la Plateforme électorale, qui réunit plusieurs organisations de la société civile. Ce silence n’est pas de nature à apaiser la situation. »

Le président béninois veut-il seulement calmer les esprits ? Personnage intrigant, « grand manitou de l’économie nationale », selon Francis Kpatindé, ancien rédacteur en chef du Monde Afrique, qui « contrôle désormais la totalité des pouvoirs et contre-pouvoirs inscrits dans la Constitution », ce dernier semble ne même plus vouloir cacher sa fascination pour la « démocrature » à la russe. « L’homme d’affaires devenu président ambitionne plutôt de transformer le Bénin en une immense SARL dont il serait l’actionnaire principal, pour ne pas dire unique, explique M. Kpatindé. Pour cela, il lui fallait pousser l’ancienne classe politique à la retraite, récupérer la totalité des 83 sièges de l’Assemblée nationale, bref, avoir les coudées franches pour entamer ses réformes conservatrices ».

Une Constitution favorable à Patrice Talon

Les Béninois, mais également l’Union africaine et, éventuellement, la communauté internationale auraient-ils pu se douter de quelque chose ? Oui, si l’on considère qu’avant cette « OPA sur le Parlement monocaméral », il y avait eu plusieurs signes avant-coureurs ces trois dernières années. Par exemple, le premier magistrat du pays est également la première fortune du Bénin et la 15ème d’Afrique francophone, selon un classement établi par Forbes Afrique en 2015. Patrice Talon, quoi qu’occupant la fonction suprême, a effectivement continué de conduire ses affaires, en les confiant à des proches pour éviter tout soupçon de conflit d’intérêts. D’ailleurs, la Cour constitutionnelle, garante des libertés individuelles et démocratiques, est également présidée par un ex-ministre du président – qui est également l’un de ses anciens avocats personnels.

« Du coup, le Bénin renoue avec les pages sombres des rapports d’Amnesty International », remarque Francis Kpatindé. Une mauvaise nouvelle, non seulement pour le pays et ses habitants, privés de représentation dans les sphères du pouvoir, pour la démocratie en Afrique, et pour les pays qui soutiennent ce nouveau président-dictateur dont le sourire enjôleur ne trompe plus grand monde.

Emmanuel Macron déclarait encore le 5 mars 2018, lors de la visite du chef de l’Etat béninois à l’Elysée : « Le Bénin est un pays stable, démocratique et ami de la France. Notre relation est dense et ancienne et je puis dire ici très clairement que la France et son président de la République soutiennent le programme de réformes courageuses mises en œuvre par le président Talon dans son pays ».

Une fois le deuil national passé, après le décès des deux militaires du commando Hubert, peut-être viendra le temps d’une autre question : et si la France, «pays des droits de l’Homme», reconsidérait son soutien aveugle à Patrice Talon ?

 

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