Le Salvator Mundi est à ce jour la peinture la plus chère au monde ! Mais d’où vient-il ? Quelles sont ses origines, son parcours ? Comment un tableau a pu être vendu à 450 millions de dollars ? Qui a pu débourser une telle somme pour l’acquérir ?

Le tableau se fait connaitre le mercredi 15 novembre 2017 dans une salle sombre de la maison de ventes Christie’s à New York. D’un côté se trouvent les employés de Christie’s, qui sont au téléphone avec les soumissionnaires. De l’autre côté se trouve l’écran qui indique l’enchère la plus élevée, affichée en dollars, en euros, en francs, en yens et en roubles. Et devant l’écran se tient le patron de ces enchères : Jussi Pylkkänen, directeur monde de Christie’s.

Le Salvator Mundi, peint par Leonard de Vinci était estimé à 100 millions de d’euros. Le tableau appartenait autrefois à trois rois anglais, explique Pylkkkänen. Rapidement, les choses se précipitent, comme on peut le voir sur une vidéo enregistrée par la maison. 140, 150, 160 millions… La salle s’agite une première fois à 200 millions, une deuxième fois à 300 millions. Le commissaire-priseur, qui a un penchant pour les expressions et les gestes théâtraux, s’interrompt et boit une gorgée d’eau. Seuls deux soumissionnaires restent, par téléphone, dans la course. 320, 350, 370 millions. Puis vient la dernière enchère. Jussi Pylkkänen attend, attend encore. Et laisse le marteau tomber. “Vendu !”, à 400 millions. Avec la prime de Christie’s, le total atteint 450,3 millions de dollars. Le Salvator Mundi devient ce jour-là le tableau le plus cher de tous les temps.

Une histoire qui débute à la Nouvelle Orléans  

Douze ans plus tôt, en 2005, le tableau était accroché à côté des escaliers dans l’appartement de Warren Kuntz à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, au sud des États-Unis. Kuntz, directeur général du plus important magasin de meubles de la place, avait acheté l’œuvre en 1958 en Grande-Bretagne au prix de 45 livres sterling, soit 120 dollars. Le tableau était en mauvais état, mais le sujet demeure reconnaissable : le Salvator Mundi, c’est-à-dire Jésus Christ, le Rédempteur du monde.
En 2005, Kuntz décède, et ses héritiers vendent ses biens, dont les tableaux, à la Charles Gallery, une maison de vente aux enchères. Les employés examinent chaque tableau, avec plus ou moins d’expertise. Pour le lot 664, ils écrivent dans le catalogue de la vente aux enchères: “Christ Salvador Mundi. Huile sur bois. D’après Léonard de Vinci.” Ils estiment la valeur du tableau entre 1200 et 1800 dollars selon l’enquête réalisée par NZZ.

Escale New Yorkaise

Alexander Parish, un marchand d’art de New York, remporte l’enchère de la Galerie St. Charles à la Nouvelle-Orléans pour 1175 dollars. En 2005, il semble être le seul acheteur intéressé par le tableau. La moitié du prix du Salvator Mundi a été payée par Parish lui-même, l’autre moitié par son collègue Robert Simon.

Habitué de ce genre de pratique, Parish et son associé ont eu le flair, ou la chance d’acquérir ce tableau en particulier. Au XVè et XVIè siècle le motif était en effet très répandu, et de nombreux artistes, dont Antonio Boltraffio, élève de de Vinci, réalisaient des tableaux ayant pour thème le Christ rédempteur. Après un minutieux travail de restauration, réalisé par la spécialiste Diane Modestini, une folle hypothèse s’est dévoilée. Et si le tableau acheté était en réalité une toile de maître ? C’est pour répondre à cette question que plusieurs experts ont été sollicités, dont Martin Kemp, professeur émérite d’Histoire de l’art aux universités d’Oxford et Cambridge. Leur verdict, sans être unanime, est sans appel, l’œuvre est de Léonard de Vinci. Cette expertise sera d’ailleurs confirmée en 2011, par le commissaire Luke Syson. À l’occasion d’une exposition à la National Galery de Londres, le commissaire des expositions présente la toile avec le texte suivant : « Léonard a probablement peint son Christ en Salvator Mundi pour le roi ». Et : « La récente restauration du tableau a mis en lumière de nombreuses méthodes de travail caractéristiques de Léonard de Vinci ». L’opinion publique mondiale est alors convaincue de ce que Robert Simon et Alexander Parish avaient espéré depuis 2005 : le Salvator Mundi est bien une œuvre de Léonard de Vinci.

Détour par Genève mâtiné d’une touche russe

Le cabinet Lalive est basé à Genève, dans le quartier des Eaux-Vives.  Lalive représente le Russe Dmitri Rybolovlev, qui a intenté des actions en justice à hauteur d’un milliard des francs suisses devant différents tribunaux dans le monde entier. Rybolovlev a acheté le Salvator Mundi en 2013, qu’il a payé 127,5 millions de dollars. Marc Henzelin et Sandrine Giroud sont assis dans une salle de réunion au premier étage du cabinet. Avec un troisième avocat et un chargé de relations publiques, ils expliquent pendant deux heures ce que Henzelin résume finalement en une phrase et demie : «Dmitri Rybolovlev a été trompé depuis le début ». En 2013, de nouveaux rainmakers sont apparus, augmentant la valeur du tableau. L’un est un oligarque russe, l’autre est un marchand d’art suisse qui est désormais accusé de fraude, de blanchiment d’argent et d’autres crimes financiers.

En 2001, Rybolovlev s’installe en Suisse, dans la banlieue huppée de Cologne, près de Genève. Lui et sa femme entrent en contact avec Tania Rappo. Rappo est l’épouse du dentiste de la famille et, native de Bulgarie, parle russe. Détail d’une importance capitale car l’oligarque ne parle ni français ni anglais, raison pour laquelle il n’a rencontré pratiquement personne, même dans une ville internationale  comme Genève. Au même moment, la décision d’acheter des œuvres d’art mûrit chez Dmitri Rybolovlev. À cette fin, Dajanowa présente le Russe à Yves Bouvier. Bouvier, de quatre ans l’aîné de Rybolovlev, est né à Genève et a repris l’entreprise de son père lorsqu’il était jeune. Cette entreprise de transport et d’entreposage de tableaux s’est étendue à d’autres activités du marché de  l’art. Bouvier s’est investi dans les ports-francs de Genève, de Luxembourg et de Singapour.
Ainsi, il savait qui possédait telle ou telle œuvre d’art, et qui voulait acheter ou vendre. En d’autres termes, il avait des informations d’initié. Il n’est donc pas étonnant qu’à un moment donné, il ait commencé à faire lui-même l’intermédiaire, soit à acheter et à vendre lui-même des œuvres, faisant de Dmitri Rybolovlev l’un de ses clients.

Heurt et stupeur à Monaco

C’est le début d’une histoire dans l’histoire pour le Salvator Mundi. Une histoire qui bascule de la confiance à la méfiance, puis d’une simple querelle à une haine réciproque. Aujourd’hui, il  s’agit d’un procès d’un milliard de dollars. Et la question est de savoir ce qui a fait augmenter le prix d’un tableau de 44,5 millions de dollars en une journée. Était-ce la vraie valeur du tableau ? Que représentaient au fond quelques millions parmi les milliards de dollars de Rybolovlev ? Ne s’agirait-il pas d’une immense escroquerie ? Entre 2003 et 2013, Yves Bouvier et Dmitri Rybolovlev ont fait de nombreuses transactions, plus d’une trentaine en tout, dont le montant total se chiffre en millions d’euros.

Le dernier tableau vendu est le Salvator Mundi. Bouvier contacte Rybolovlev et organise le 22 mars 2013, dans un appartement de New York, une présentation du tableau. L’oligarque ne veut pas payer plus de 100 millions de dollars, et M. Bouvier lui explique que les propriétaires ne sont pas prêts à vendre à ce prix. Ce que le Russe ne sait pas, c’est qu’en amont, le Suisse avait négocié avec les deux marchands d’art de New York, Robert Simon et Alexander Parish. Finalement, il leur avait acheté le Salvator Mundi pour 83 millions, pour le revendre dans les 24 heures pour 127,5 millions de dollars à Rybolovlev, réalisant un bénéfice de 44,5 millions.

Comment est-ce possible ? «Dmitry Rybolovlev faisait entièrement confiance à Yves Bouvier », disent les avocats du Russe. Qui ajoutent : «Bouvier a gardé secrets les noms de toutes les parties impliquées».  De plus, l’oligarque, qui ne parle que le russe, a toujours été dépendant des traducteurs pendant les négociations. Rybolovlev commence à avoir des soupçons lorsque le New York Times écrit, le 3 mars 2014, que les deux marchands d’art Simon et Parish ont vendu le Salvator Mundi au printemps 2013 pour environ 80 millions de dollars, et pas les 127,5 millions payés par l’oligarque. La méfiance du Russe, qui vit désormais à Monaco, s’intensifie et conduit à un conflit avec le Suisse, et à plusieurs accusations, procédures pénales et actions civiles contre lui, notamment à Genève et à Monaco.

La Nouvelle Orléans, New York, Genève, Monaco, Paris ?

Une rencontre est organisée avec Yves Bouvier qui propose un hôtel comme lieu de rendez-vous nous rapporte NZZ. Le «Kempinski» est le luxe incarné. La suite présidentielle coûte près de 11’000 francs suisses la nuit, et les sandwiches au salon près de 40 francs. Bouvier en a commandé un, plus une eau minérale à 11 francs. Il raconte alors sa version du Salvator Mundi et affirme être innocent. Et dans les deux heures et demie qui suivent, il prononce la phrase qui sonne comme une plaisanterie dans cet hôtel : «Je n’ai plus d’argent. »

Outre les parquets de Genève et de Monaco, l’Administration fédérale des contributions enquête également sur le citoyen suisse, qui a maintenant sa résidence officielle à Singapour. Elle l’accuse de délits fiscaux et a confisqué plusieurs de ses biens. Bouvier ne se considère pas comme un agresseur, mais plutôt comme une victime. Il affirme que : « Dmitri Rybolovlev et ses compagnies ont revendu beaucoup des tableaux en question avec un grand profit ». Parmi eux, bien sûr, le Salvator Mundi.
Une chose est sûre : la guerre féroce lors de la vente aux enchères de Christie’s a finalement fait grimper le prix du Rédempteur à des sommets célestes. Depuis la vente aux enchères, deux questions ont intrigué le public. Qui était prêt à payer une œuvre à ce prix ? Et où est le tableau aujourd’hui ?

Au moins une chose est certaine : l’acheteur a payé la facture du Salvator Mundi en totalité. C’est ce que rapporte une personne du cercle de Dmitri Rybolovlev, selon un article de NZZ.

La question de sa localisation aurait dû être éclaircie le 24 octobre dernier lors de l’inauguration de l’exposition Léonard de Vinci au Louvre. Une rumeur persistante laissait en effet penser que l’œuvre du maitre italien serait présenté lors de cette rétrospective. Pourtant, à l’ouverture de cette exposition, le Salvator Mundi brillait par son absence, relançant ainsi le mystère de sa localisation.

 

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